Edito
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.....Edito mars 2017

Il est si facile d'interdire

C'est parce que l'Homme a eu le courage de braver des interdits que de grandes découvertes se sont réalisées. Manquer un tournant technologique au motif que la Loi ne l'a pas prévu est une totale absurdité.

Aux siècles obscurs, la religion interdisait qu'on échappe aux standards imposés. La Terre était plate et tout le monde s'en accordait. Où en serait la conquête spaciale en suivant un chemin aussi étriqué. Passé 60 km/h, on meurt ! Expliquons cela aux concepteurs du TGV.


Il fallait tester les possibles. Au risque de funestes conséquences.

Qu'aurions-nous pensé d'un juge qui se serait opposé à l'événement survenu le 14 décembre 1903 à Kitty Hawk en Caroline du Nord ?

N'aurions-nous pas reproché un manque de clairvoyance coupable. L'histoire n'aurait-elle pas retenu que l'obscurantisme borné d'une administration castratrice ?

C'est sûr. Les frangins Wright seraient sagement restés à l'atelier, à réparer des bicyclettes en rêvant d'envol et de liberté.

Et peut-être traverserions-nous aujourd'hui l'Atlantique en barcasse à rame.

L'information a traversé la médiasphère mi-mars 2017, relayée de manière plus ou moins adroite, avec plus ou moins de recul... l'inventeur du Flyboard Air est interdit de vol au motif qu'il n'aurait pas respecté le cadre des conditions préalablement établies.

Ancien champion de jet-ski Franky Zapata est davantage connu pour son invention du Flyboard, dispositif hydropropulseur captif permettant de s'élever au-dessus de l'eau. Fort de son expérience du vol propulsé, il a imaginé, développé et mis au point un genre de skateboard volant, sustenté par 4 microréacteurs et dirigé par les mouvements du pilote. Des vidéos époustouflantes montrent les vols parfaitement maîtrisés de ce sportif de haut niveau.

Le rêve de tout homme devient réalité. Mieux que l'avion, mieux que l'hélicoptère ou que tout autre aéronef, l'engin du sieur Zapata révolutionne le déplacement aérien.

Certes, cet engin ne se destine pas à tout le monde. Il semble instable et approprié à quasiment rien. De plus, outre les compétences intrinsèques du pilote, la formation risque de ne pas être simple. Qu'importe ! Une voie nouvelle s'encombre toujours d'obstacles qu'il convient de domestiquer. Quel pilote actuel aurait pu et su voler à bord des aéroplanes du début du siècle dernier ? Très peu... Peut-être aucun. Avec les premiers zinzins ailés, le décollage était une roulette russe à chambre vide unique. Rien que l'idée de tordre une aile pour gérer le roulis paraît extravagante... C'est pourtant un concept moderne et novateur, au début du XXe siècle !

L'idée de F. Zapata est audacieuse ; irréaliste il y a encore une ou deux décennies. Des sociétés très sérieuses ont planché durant des générations pour ne parvenir à rien de comparable. L'armée en rêve mais n'a jamais su développer mieux qu'un costume de clown grotesque digne d'un film de James Bond (qui en a d'ailleurs révélé un prototype).

Qu'un talentueux sportif parvienne à voler, juché sur un pèse-personne amélioré, est en soi un pied de nez à toute l'industrie. Cela dérange-t-il ?

Oui, cela doit déranger.

Toujours est-il qu'après un de ses vols d'essai, Franky Zapata a été convoqué par l'autorité pour s'entendre interdire la chose. Un procureur lui a promis l'embastillement s'il décolle à nouveau.

Force est d'admettre qu'un cadre légal manque à son activité. Peut-être a-t-il enfreint les limites qui lui étaient accordées... Reste que l'invention mérite a minima quelques facilités. A voir les vidéos, on constate qu'il ne risque pas d'emboutir un liner, même volant bas (en dépit de son argumentaire se piquant d'un plafond pratique de 10 000 ft).

Imagine-t-on sérieusement qu'un débouché pratique de son invention puisse ne pas être française ? A-t-on trop de réussites en France pour s'affranchir de potentielles révolutions industrielles ? Avons-nous vocation à stagner dans l'inintelligence crasseuse d'anges boutonneux de la télé-réalité en laissant filer de possibles précurseurs à l'étranger ?

Je pense que la France n'a pas les moyens de se passer d'un Franky Zapata. Je pense qu'elle doit l'aider à être unique et envié. Je suis certain que nous avons autant besoin de cet individu que le XXe siècle a eu besoin des frères Wright, Ader et consorts. Ces précurseurs sont plus utiles à un pays que d'éphémères footballeurs voyous décorés des plus insignes récompenses.

Que l'administration réfléchisse un peu à cela avant d'appliquer des règles devenues arbitraires face à l'innovation.

Si lassé d'être cloué au sol, l'inventeur s'expatrie et rencontre un succès planétaire, je ne souhaiterais pas être le front-bas à l'origine de ce gâchis.

Il est des circonstances où il faut avoir le courage de permettre aux audacieux de s'exprimer.

Certes, demander à une administration de coaliser ''courage'' et ''audace'' dans un unique concept est d'une audace folle... Mais sait-on jamais ; peut-être découvrirons-nous un jour des traces d'éveil en bureaucratie... C'est moins probable que sur Mars, mais on peut toujours espérer.

Comme dit Gilou, philosophe diéséliste : quand on est incapable de création, d'innovation et de réussite, on se contente d'interdire. C'est certes assez lâche, mais tellement plus facile.

Bons vols, avec prudence.

Miguel Horville


Anciens éditos


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