Edito
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.....Edito juin 2018

Entre peu et pas, un état d'esprit

A Pontchâteau, entre St-Nazaire et Nantes, un ULM en provenance d'Annecy (650 km) se pose dans un champ en panne de carburant. Craignant de rater l'atterrissage, le pilote prévient les secours qui dépêchent un hélicoptère sur zone.

Un non-événement qui se déroule et se termine bien, en quelque sorte...

Reste une question : comment un aéronef peut-il tomber en panne sèche ? Et surtout aujourd'hui ?

Durant les années zazous, quand les ULM étaient des chiffons pilotés par des zozos, la panne était la sanction quasi naturelle du vol. On la gérait plus ou moins bien... Pannes mécaniques innombrables car entretiens exotiques, moteurs moins fiables et pannes de toutes sortes, dont de carburant, qu'on se racontait au club, le soir venu, en enfilant les chopines et riant gras.

On découvrait la discipline. On bricolait, souvent à l'économie, des trucs bizarroïdes. On réparait sans méthode... L'information ne circulait pas, de sorte que chacun inventait la roue dans son coin, sans partage, sans contrôle... Une époque où on baisait sans capote, où on picolait avant de conduire, où fumer faisait vivre mieux !

On savait pas... Comme en arcadie, on ne trichait pas avec la vérité, puisque le mensonge n'existait pas.

Mais s'il reste encore quelques vénérables aéronefs faits de tubes, de câbles et de toiles parcheminées, leurs pilotes n'ont plus l'âge de l'intrépidité. Leurs articulations souffreteuses rappellent qu'ils ont accompli l'inconcevable miracle de survivre en dépit de leurs audaces passées. Maintenant, ces ex-zozos devenus moustachus savent que deux neurones avertis valent mieux qu'un ; ou ne sont plus.

L'ULM est devenu mature. Dans leur immense majorité, ses acteurs traitent la sécurité avec sérieux. Sans paranoïa excessive, nous concevons le vol comme la récompense d'un cheminement intellectuel méthodique qui commence par l'entretien, se prolonge dans la préparation du vol et s'achève avec l'inspection de prévol. Seulement après ce parcours, nous profitons du plaisir.

Rater une étape n'est pas... plus acceptable. Le temps des chiffons à zozos est révolu.

L'entretien est professionnel, du moins éclairé. La préparation du vol est soignée, avec des marges de sécurité élevées. Car nous ne sommes pas contraints d'être rentables. Loin de là... L'efficacité, c'est le TGV, la bagnole ou le jet commercial ; en aucun cas nos tagazous.

Tailler des diagonales dans l'hexagone, OUI. A condition que le rendez-vous soit élastique. A condition qu'il reste quantité de jus dans le réservoir. A condition qu'on accepte de renoncer, de rallonger l'itinéraire, de dormir en chemin... Bref, la base de ce qu'on nous a appris : l'aéronef est un moyen de déplacement rapide pour les gens pas pressés !

Alors, quand un ULM arrive aujourd'hui au terme d'un périple avec deux gouttes de carburant en réserve, je déconsidère hautement l'auteur du coup de poker qui, outre sa peau ou l'intégrité de sa machine (dont je me fous éperdument, de l'une comme de l'autre), attire sur notre activité l'attention d'une média-sphère boulimique et des autorités qu'elle nourrit. Cela ne rate jamais !

Une bielle qui pète, un allumage qui grille, ça ne se prévoit pas. Mais une panne d'essence, ça s'anticipe.

Jauge défaillante... mon cul ! Voudrions-nous que le législateur impose des jauges certifiées et des contrôles ? Nenni bonzami. Les vrais pilotes savent estimer consommation et autonomie.

Vent défavorable... my ass ! Les vrais pilotes savent estimer consommation et autonomie (n'y voyez pas de répétition).

Aucune excuse bidon ne peut justifier qu'on tombe en panne de jus. C'est comme nager jusqu'à trop loin et se noyer... L'acte est volontairement idiot.

Sauf que la nature humaine est complexe, que les limites sont faites pour être tutoyées et que rares sont les pilotes, même sérieux, qui n'ont au moins une fois essoré la citerne.

Pourquoi ?

L'entêtement semble être une cause récurrente : la destination toute proche incite à se dire que ça devrait le faire. Et, comme le répète le défenestré durant sa chute : jusque là, ça va !

C'est vrai, dans un sens... En dépit de la règle ''<i>nul ne peut poursuivre un vol au voisinage d'un site d'atterrissage approprié s'il ne subsiste à bord la quantité de carburant nécessaire pour voler pendant 15 minutes</i>'', le maillage des pistes pour ULM est si dense qu'on peut, en ''presque'' toute bonne foi décider de ''pousser un peu plus loin'' vers sa destination.

Et c'est généralement là que la dernière goutte brûle, transformant l'ULM en planeur et son pilote en statistique incommodante.

Personnellement, je promeus les ULM offrant une vision directe sur un ou des réservoirs transparents (les braves bidons de lessive industrielle) a contrario des appareils aux réservoirs dissimulés et bardés de jauges de niveau. Sans parler des robinets de sélection responsables d'un nombre conséquent de vraies ou fausses pannes de carburant. L'ULM doit être simple a-t-on décidé ; simple il doit rester.

J'en viens parfois à me demander si la notion d'ULM sophistiqué ne devrait pas s'étendre à nombre de dispositifs autres que le pas variable, les trains rentrants et le parachute... Jauges indirectes, instrumentation complexe, PA, cinématique des commandes dissimulée, domaine de vol, puissance moteur, masse...

De là, j'imagine le groupe des ''vrais ULM'' en opposition aux sophistiqués qui seraient déclinés en avions légers, hélicoptères légers ou autogires légers. Les premiers garderaient l'apanage de la réglementation ULM actuelle, voire allégée, tandis que les autres supporteraient les conséquences de leur sophistication.

Et cesser de regrouper des choses (et des gens ?) qui n'ont rien à faire ensemble ! On sait bien que la puissance d'une fédération vient du nombre de ses adhérents. Alors tant qu'à amalgamer tous azimuts, intégrons dans nos rangs le vol libre, le modélisme, les drones, les cyclistes et les chasseurs ?

Que l'ULM évolue est une bonne chose en soi. Mais son évolution se fait dans une seule direction : la sophistication. En cela l'ULM s'écarte de son concept initial, et ce sont, au final, les instruments de sa sophistication qui causent sa régression. Peut-être à terme sa perte...

Pour s'en persuader, il suffit d'arpenter le salon de Blois ; tous les ingrédients d'une fin programmée y sont réunis chaque année, d'avantage l'année suivante.

Comme dit Gilou, philosophe-diéséliste et psycho-chaudronnier : la jauge donne une information que le pilote interprète : pour certains il reste peu de carburant, pour d'autres il reste ''un peu'' de carburant. Question d'état d'esprit : optimisme, pessimisme, objectivité, confiance, croyance...

Bons vols,

Miguel Horville


Anciens éditos


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